02/03/2013

1.2.2 Lès musucyins / Les musiciens: lès tamboureûs / les tambours

Rencontre avec Noël Wamberchies, chef de batterie de la Société « Les Réguènéres » de Binche (suite et fin),in : MA, 11, 1983, p.204-207

 

M. Uylebroeck : Et pour modifier la tension de la peau ?

N. Wamberchies : La tension, il faut toujours serrer comme ça... et auto­matiquement, les peaux se placent et vous descendez le cuir le long des cordes... Celui-ci, il n'est pas serré, parce qu'il a été monté tout récemment, c'est un Mahillon.

Celui de mon père, il a passé cent ans, il est là en haut, il est plus lourd, hein ! Je vais vous le montrer...

Mme Wamberchies : Eric Dupuis, du café « Maison Colombophile », sur la place, c'est parent avec lui, eh bien, il joue à Morlanwelz et puis, quand son tambour ne va plus, il dit à Noël : « Je vais chercher le tambour de votre papa, hein ! ». Malgré qu'il est lourd, il aime bien jouer dessus. Il y a des jeunes, il leur faut des tambours blinquants, mais il y en a, par contre, non, ils aiment bien de montrer qu'il y a longtemps qu'ils jouent...

N. Wamberchies : Ça, c'est le tambour de mon père, je joue encore dessus... Il est un peu plus large que celui-là, sinon, c'est le même système. Mais les cercles n'ont pas cent ans, vous savez, on les a déjà rem­placés... Ça casse aussi, ça. Le fût reste toujours le même, c'est du cuivre-laiton.

 

M. Uylebroeck : Et pourquoi quatre tambours ?

N. Wamberchies : Avant, avec les peaux de veaux, il fallait plus de tam­bours, hein, c'est-à-dire, une peau cassait plus vite. Mais maintenant, elles sont toutes prêtes ; celui qui n'a qu'un tambour, il prend une peau de batterie et une peau de timbre, il est tranquille. Pour changer la peau, dix minutes de temps et c'est terminé. Avant, ça prenait quatre ou cinq jours.

 

M. Uylebroeck : Quelle différence entre la peau de timbre et la peau de batterie ?

N. Wamberchies : La toute fine, c'est la peau de timbre et la peau de bat­terie, c'est en dessous du fût...

 

M. Uylebroeck : Et quand un jeune vient chez vous pour apprendre, par quoi commence-t-il ?

N. Wamberchies : « Papa, maman ! ». Comme ça... alors de plus en plus vite régulier, et après, on apprend à faire des petits roulements... et puis... gauche-droite, gauche-droite, ça, ça s'appelle des « fla ».

Mme Wamberchies : Parce qu'il y en a encore beaucoup qui ne jouent que d'une main !

N. Wamberchies : Je suis parfois obligé, quand ils arrivent, de le montrer à des gauchers, alors, c'est encore une autre méthode ! Je sais le faire, mais naturellement, j'ai moins de force...

 

Oh, j'en ai déjà vus combien ! Il y en a un, il est venu apprendre ici... Qu'est-ce qu'il a souffert ! Et un jour, je crois que c'est son frère qui est parti de la société, je lui ai dit : « Emile, si vous voulez, il y a place pour vous ». Il est bien resté cinq ou six ans, il jouait très bien, mais seulement, ce garçon-là, il était tellement crispé que pour bien faire, pour jouer du tambour, il aurait fallu lier ses bâtons, ils partaient ainsi... Il a dû arrêter, mais il ne veut pas vendre son tambour... Parce que si vous serrez le bâton trop fort, vous allez être pris ici, hein, il faut que ça reste souple. Il y a une façon de tenir les baguettes ! Alors, il y a aussi une question de retour, il faut que le bâton revienne ! Mais si vous le tenez trop là, plus bas, c'est fini ! Donc, il faut prendre tou­jours l'équilibre de votre retour. Et il faut tout le temps jouer au milieu de la peau, parce que le son est plus gras là que là ou là...

 

M. Uylebroeck : Les bâtons, c'est du hêtre ?

N. Wamberchies : (En riant) : Ce sont des rayons de charrette qu'on appelle ça, que j'ai récupérés ! Maintenant, on ne sait plus en avoir. Je les ai fait tourner par quelqu'un, je donne mes dimensions. Ça, c'est de l'acacia, parce qu'un bâton doit avoir une certaine résonance lui-même, tandis que si vous prenez un manche de brosse, ce n'est pas la même tonalité ! En général, moi, je joue toujours avec de l'acacia. Avant, on jouait avec de l'ébène. C'est un bois qu'on utilise encore dans les cliques de St-Roch, etc. J'ai encore des bâtons avec un morceau de cuivre au-des­sus, qu'ils mettent à leur ceinture ainsi.

Mme Wamberchies : Mon père, il tournait ça lui-même et il était tout rouge avec la couleur du bois... C'était du bois rouge, très dur.

N. Wamberchies : Mais avant, on jouait avec des bâtons de 250-300 grammes, suivant les peaux... Maintenant, avec ces peaux-ci, ça va tout seul ! Il faut des bâtons moins lourds.

 

M. Uylebroeck : On a dû se réadapter ?

N. Wamberchies : Oui, Odilon Clara au début, il jouait encore avec des bâtons anciens... Oh ! Il cassait des peaux à tire-larigot ! Et un jour, il y a un type qui me donne deux morceaux de bois, je les fais tourner et je dis à Odilon : «Tenez, jouez avec ça ! ». « Oh ! qu'il dit, ça n'ira pas ». Je lui réponds : « Essayez... ». Et maintenant... c'est toujours une question de métier comme on dit et alors, connaissance d'un petit peu de tout...

 

M. Uylebroeck : Et quel est le rôle du chef de batterie ?

N. Wamberchies :  C'est une fameuse responsabilité !  Premièrement, il doit gérer tous ses hommes. Il y a une question... comment dire... d'homo­généité.

 

M. Uylebroeck : C'est vous qui choisissez ?

N. Wamberchies : Ah oui ! Il ne faut pas qu'on vienne m'imposer un tam­bour ! Je dis : « Ah non ! C'est moi le chef, ou alors, vous en nommez un autre... ». J'ai été nommé par la société. Déjà du temps où le père de ma femme jouait, c'était déjà moi qui devais être chef de batterie, mais comme son père était plus âgé, je lui ai laissé la place. Oh ! J'ai déjà remis ma démission combien de fois et on ne veut pas l'accepter... Sinon, c'est une grande responsabilité. D'abord, il faut créer une bonne camaraderie, deuxièmement, l'homogénéité pour la société, avoir des gens très polis, très corrects, parce qu'on va quand même dans toutes les maisons, pour dîner, par exemple. Pour tout ça, il faut choisir les gens...

 

M. Uylebroeck : Vous avez déjà eu des problèmes ?

N. Wamberchies : Oui, oui, pas avec des tamboureurs, mais avec des sociétaires. Eh bien, au lieu de dîner aivec eux, on était à la cuisine ! Sinon, en général, je n'ai jamais eu de problèmes et il y a vingt-cinq ans que je suis chef de batterie.

 

M. Uylebroeck : Vous avez joué pour une autre société avant. Et dans d'autres groupes, en dehors de Binche ?

N. Wamberchies : A Binche, j'ai joué aux « Amis Réunis » et puis à Morlan-welz, Haulchin, Givry, Fontaine...

Les carnavals les plus homogènes dans le Centre, c'est La Louvière, Haine-St-Pierre, Morlanwelz... Ça, faut le laisser, hein ! Alors, une fois qu'on arrive à Pâques, ce ne sont déjà plus des carnavals, ce sont des cavalcades, ça, parce qu'il y a des Gilles de ci, des Gilles de là, voyez... A La Louvière, ils ont supprimé les majorettes et tout le bazar pour garder l'esprit de folklore, hein !

A Morlanwelz, c'est le même ; Chapelle-lez-Herlaimont, il y a des ma­jorettes qui viennent et des chars fleuris, comme à La Louvière avec la Louve, et ci et là, mais pas par ici...

 

M. Uylebroeck : Comment a-t-on réussi, à Binche, à préserver le carnaval traditionnel ?

N. Wamberchies : Oh ! Il a beaucoup changé depuis un certain laps de temps ! Premièrement, question de cortège, ce n'est plus régulier, il y a trop de monde dans les sociétés, derrière, qui suit... Et alors, quelque chose qu'on ne fait plus à Binche non plus, enfin nous autres, nous remarquons ça : avant, le matin, on éteignait toutes les lampes... alors, à la lueur du jour, on voyait apparaître les costumes, les collerettes... tandis que maintenant, on les voit déjà tout de suite... Et puis, maintenant, il y a beaucoup de sociétaires qui veulent partir très tôt le matin, je me demande pourquoi ! Ce sont des paris. Il y en a un ici plus bas, il est parti à 3 heures du matin ; où il a été, je me le demande ! Pour moi, il a fait le tour de Binche, tout seul !

Mme Wamberchies : C'est pour montrer l'endurance, mais l'après-midi, il va dormir ! Et après, il s'y remet au soir...

N. Wamberchies : Alors, le plus beau moment aussi, c'est après le cortège. Le cortège, c'est rien, hein ! Chapeaux, tout le bazar... Vers minuit, là... on commence à voir les Gilles... le reste de la nuit, ça, c'est bien...

 

M. Uylebroeck : II y a de vrais Gilles et de faux Gilles ?

N. Wamberchies : Ah oui ! Et justement maintenant, avec l'entité, c'est in­croyable ! Attention qu'il y a de bons Gilles à Binche, mais il y en a des mauvais aussi, beaucoup !

Mme Wamberchies : Mais oui, mais pourquoi, Noël ? Parce que c'est déjà une autre génération... ce n'est plus la génération de papa...

N. Wamberchies : Non, c'est la question des rythmes trop accélérés ! Ça, il n'y a rien à faire ! D'ailleurs, vous pouvez demander à dix personnes qui me connaissent : « A quoi reconnaît-on la batterie ? ». Ils vont dire : « Oh ! La batterie Noël, elle arrive là-bas... » Rien qu'au rythme, hein ! Maintenant, je ne vais plus reconduire les Gilles ; pendant la nuit, je dois rester comme chef de batterie, eh bien, à les entendre de loin, je reconnais la batterie : « Ah, ils sont par là... ». C'est pour ça, que vous allez avoir du mal à calibrer toutes ces choses-là, du fait qu'il y a trop de changements de rythmes de batteries. Si vous allez voir la notation des

« Incorruptibles », par exemple, ça, c'est la même façon que Birk, ce sont ses élèves... Lui, c'est à la liaison qu'il joue, hein ! Je vais vous montrer, je vais prendre celui de mon papa ! Voyez, eux, ils enchaînent tout, il n'y a pas de marquage, tandis que nous autres, nous jouons comme ça... on appelle ça : jouer au marquage.

 

Mme Wamberchies : C'est le même quand ils font des roulements : beau­coup, ils roulent, on dirait une serinette !

N. Wamberchies : D'ailleurs, moi, j'ai six tambours qui roulent quasiment tous de la même façon...

 

M. Uylebroeck : Vous les avez formés tous les six ?

N. Wamberchies : Non, si un tambour joue bien, je vais le prendre, même s'il a appris avec quelqu'un d'autre, mais en général, ils viennent répéter avec moi ici...

Sinon, je vous dis, j'ai modifié combien de tamboureurs ainsi ! Et je leur dis toujours : « Faut pas compter sur moi pour vous engager ! ». Bon, je vais avoir cinq élèves ; disons qu'ils peuvent apprendre un « avant-din.ner » sur un an, pas même, celui qui veut, sur six mois. Le Mardi-Gras, ils vont arriver à dix tambours ! Ce n'est pas possible ! Je ne peux pas les prendre.

 

M. Uylebroeck : Il faut six mois minimum pour apprendre un « avant-din.ner » ?

N. Wamberchies : C'est-à-dire qu'il faut voir la capacité du gamin... Parce que j'en ai un, il est resté combien de temps sur le même passage ! Pour finir, j'ai dû faire appeler, son père, j'étais gêné de lui demander de l'argent !

 

M. Uylebroeck : Et pour apprendre l'accompagnement des airs de Gilles ?

N. Wamberchies : Eh bien, c'est pour ça que j'ai fait une cassette pour ac­compagner les Gilles... Ils peuvent apprendre chez eux, hein ! (démons­tration de la méthode avec cassette).

Chaque fois, l'air des Gilles est annoncé et suivi du battement de tam­bour qui convient. Après, ils viennent chez moi et le répètent. Voyez, tous les vingt-six airs sont faits comme ça et avec le disque, c'est facile. Parce que vous allez donner des notations à un gamin, il ne saura rien en faire, rien du tout !

 

M. Uylebroeck : Le battement est fort différent d'un air à l'autre ?

N. Wamberchies : Oui, chaque air de Gilles a son battement qui revient en général sur une partie de l'« avant-din.ner ».

 

M. Uylebroeck : Et le rôle de la grosse caisse, il est important dans une batterie ?

N. Wamberchies : Il y a justement un bon joueur de caisse de l'« avant-din.ner » dans le disque que je vous ai prêté... Il y a des doublets à faire et des simples, des « piano » et des « forte »...

L'apprentissage est le même que pour les tambours. Ça, j'en ai « appris » aussi, des joueurs de caisse !

Et maintenant, pour les élèves qui vont venir, j'ai encore une autre idée : faire travailler des deux mains, aussi bien de la gauche que de la droite. Sinon, il y a moyen de faire des élèves... seulement, c'est la volonté qu'il faut !

 

 

Marianne UYLEBROECK

 

N.d.l.R. — Ces propos sont tirés de la Revue d'Arts et Traditions Populaires Soumonces, n° 4, mars 1983, pp. 6-16.

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