02/03/2013

1.2.2 Lès musucyins / Les musiciens: musucyins èt baterîye / musiciens et batterie

INTERVIEW DE HENRI DUBOIS,in : MA, 9, 1977, p.186

 

 

Chef d'orchestre lors de l'enregistrement des disques des Gilles de Binche)

Q.: Les société éprouvent de plus en plus de difficultés à s'assurer le concours de musiciens. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

R. : La raison majeure est le manque de musiciens et surtout de jeunes musiciens. C'est ainsi que dans ma formation, je suis à 52 ans un des plus jeunes. La formation est donc vieille et il est très difficile de trou­ver à l'heure actuelle des jeunes qui acceptent d'entreprendre plu­sieurs années de conservatoire. Pour les gros instruments tel le bom-bardon ou encore le tuba, le problème est quasi insoluble. Les autres raisons de ces difficultés ne sont en fait qu'une suite logique de la première.

Le manque de musiciens permet à ceux-ci de monnayer leur talent et par conséquent d'offrir leurs services aux plus offrants : les petites sociétés éprouvent alors d'énormes difficultés et ne sont pas à même de se mettre au diapason des grandes. Il leur arrive alors de disparaître (cf. « Les Indépendants » à La Louvière) ou encore de faire appel à des formations lointaines. Pour exemple, il y a peu, une société de Jolimont a dû se contenter d'une fanfare liégeoise qui jouait en lisant les partitions.

Autre source de soucis pour certaines sociétés : le nombre grandissant de leurs membres, ou encore ce qu'on peut appeler une folie des gran­deurs, les obligent à augmenter le nombre de leurs tambours et par conséquent les musiciens. Faites le compte : d'une part la pénurie de musiciens et d'autre part l'appétit croissant des sociétés.

 

Q. : Quels sont vos rapports avec la batterie ?

R. : Avant toutes choses, il convient de mettre les points sur les « i ». Il y a un chef d'orchestre qui s'occupe de ses musiciens et un chef de batterie qui s'occupe de ses tambours et caisses. Contractuellement, nous n'avons aucun rapport avec le chef de batterie.

Cependant, il est certain qu'au fil des prestations, des liens se nouent entre nous, ne sommes-nous pas complémentaires ?

 

Q. : Entre musiciens, comment vous entendez-vous ?

R. : Dans notre formation, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Depuis de nombreuses années, nous sillonnons la région du Centre et même d'autres pays.

Notre formation a subi peu de transformations et de plus nous sommes tous des vieux de la vieille...

Quant à nos contacts avec les autres formations, on peut dire qu'ils sont sereins. Vu notre petit nombre, nous n'avons pas les mêmes problèmes de concurrence que les batteries qui elles, doivent souvent jouer des coudes vu leur grand nombre.

 

Q. : Quels sont vos rapports avec les Gilles ?

R. : Ils varient de société en société et de carnaval en carnaval. Certaines sociétés sont plus proches des musiciens, plus affables. Tout cela dépend des individus tant musiciens que Gilles. Il est des sociétés où les Gilles se désaltèrent en priorité, ce qui entraîne quelques grince­ments de dents.

Mais en général, les rapports sont bons. Précisons toutefois que le Gille entretient de meilleures relations avec les tamboureurs ; ceux-ci fournissent, en effet, des prestations beaucoup plus longues et de plus, sont en contact dès la première heure avec le Gille. Ce qui est très important.

 

Q. : Lors d'une enquête, j'ai constaté que la majeure partie des Gilles pré­férait la batterie à la musique.

R. : C'est possible dans la mesure où les premières heures (qui se passent en batterie) sont les plus poignantes pour le Gille. De même « rouler en batterie » est plus gai dans la nuit. Mais si vous deviez danser sans arrêt, sur l'air de « l'avant-dîner » qui ne dure qu'environ trois minutes ; vos vérèz, vous en reviendrez ! Vous serez vite lassés, vite fatigués, tout comme les tamboureurs, d'ailleurs !

 

Q. : Comment en êtes-vous arrivé à enregistrer les airs de Gilles ?

R. : Par hasard ! Monsieur Marcel Vansippe, musicien binchois est venu me demander d'enregistrer un disque qui devait sortir pour l'exposition universelle de Bruxelles en 1958 ; ma formation l'avait séduit. Je réunis mes musiciens ainsi qu'une batterie et nous avons enregistré ce disque qui fut le seul à l'être en plein air. Après une réédition en 1963, nous avons décidé, toujours à la demande de M. Vansippe, de « faire un 33 tours ». Cette expérience fut renouvelée en 1970.

 

Q. : Avez-vous trouvé des avantages à faire ces enregistrements ?

R. : Oui. Tout d'abord des satisfactions personnelles  :  enregistrer la mu­sique que l'on aime est toujours passionnant ; de plus, un marin m'a rapporté que lors d'un séjour à Rio de Janeiro, il avait entendu un de mes disques. Cela fait toujours plaisir ! Soulignons aussi que cela fait une bonne publicité à la formation.

 

Q. : Sur les pochettes de ces disques, on peut à chaque fois lire « Le Carna­val de Binche ». Tous les musiciens ne sont pourtant pas binchois ?

R. : Non, ce serait une erreur de croire que les airs de Gilles sont exécutés uniquement par des musiciens binchois car, si Binche foisonne de tamboureurs, au niveau des musiciens ce n'est pas brillant et le recru­tement a lieu aux quatre coins de la région du Centre, pour ne pas dire du Hainaut.

 

Q. : En conclusion, comment se présente l'avenir pour une formation de musiciens ?

R. : II est très malaisé d'y répondre. Disons qu'être musiciens pose d'épi­neux problèmes :

- Apprendre la musique, cela prend du temps et beaucoup de patience.

- Il ne faut pas avoir peur de jouer par tous les temps, (quand il gèle, les lèvres en prennent un coup).                                                              

-  Le salaire n'est pas des plus élevés. Beaucoup préfèrent travailler le dimanche, à double tarif par exemple, plutôt que de jouer par tous temps.

- La femme ! Il est évident que ce n'est pas gai pour elle de voir son mari passer tous les « week-end » en dehors du domicile conjugal! Le mot de la fin serait même pour ma femme, qui avait recommandé à notre belle-fille d'empêcher notre fils de jouer !

 

André BRAIDA

 

N.d.l.R. — Cet entretien est extrait de A. Braida, Le carnaval et la communi­cation sociale dans la région du Centre, Mémoire de Licence en Journalisme, U.L.B., 1976, pp. 132-135. Ajoutons que Henri Dubois est décédé subitement à Haine-Saint-Pierre le 29 octobre 1976 ; comme l'a si bien dit Georges Place, il fut, sans conteste, le plus grand musicien de carnaval de la région du Centre depuis plus de vingt-cinq ans !

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