03/03/2013

0.2 Ôrganisâcion asteûre / Organisation actuelle: Binche

in : EM 2/1984, p.30-33

 

En ce qui concerne Binche, comme dans tous les carnavals tradi­tionnels, c'est-à-dire d'implantation ancienne, la mascarâde, à savoir le port d'un déguisement avec les usages qui s'y lient, constituait encore à la fin du 19e siècle et au début du 20e, l'un des éléments carnavalesques de nos usages. Les semaines précédant les jours gras, aussi bien que durant les trois journées terminales, on voyait déambuler les trouyes guènouyes (12). Le ton étant donné par les Binchois, les étrangers, c'est-à-dire les non-indigènes, prenaient plaisir à venir chez nous, masqués, déguisés, travestis. Pour sanctionner la loi carnavalesque, une police bénévole et bon enfant régnait et taquinait les non masqués. Les pierrots de Bruxelles ou pièrots d' son vous glissaient dans le cou ou vous lançaient au visage quelques poi­gnées de son. Les confetti, les plumes de paon, les zigzags, les tubes lance-parfum équipaient d'autres masques ou travestis. Mais la vessie restait bien l'arme de dissuasion locale, le nucléaire carnavalesque. La menace de cette bombe atomique planait sur les gibus, hauts-de-forme, jugés comme endeuil­lant l'ambiance. Nos grands-parents connaissaient la règle et la coutume. Si, par malheur, quelque bon bourgeois avait méconnu la décence vestimentaire, le savoir s'habiller à la mode du jour, la vessie menaçante ou imprévue le rappelit à l'ordre. Le chapeau buse ou le melon une fois trépassé, il ne res­tait plus au quidam qu'à passer chez le costumier, par exemple, chez Fondu, pour louer ou acheter le couvre-chef, le travesti, le masque adéquats. Dura lex, sed lex !

Les comptes rendus des journaux locaux de l'époque révèlent bien cet aspect de mascarade générale du Mardi gras. Ainsi d'ailleurs que certains dé ails d'affiches, de photos, et dessins anciens ! « A Binche, on ne fait pas tapisserie. Pas de spectateurs si ce n'est les cloisons et les grillages qui blindent les fenêtres. Tout le monde gambade..., jette des confetti et traque à coups de vessie les imprudents qui s'aventurent dans les rues sans être masqués... Le carnaval de Binche comporte le masque obligatoire.» (13). Une autre description lyrique raconte : « Et l'on voit dans les airs des quan­tités inimaginables de « vessies » s'agiter et retomber à coups redoublés sur le dos des malheureux qui se sont aventurés dans cette qalère sans avoir nris la précaution de revêtir un domino ou un autre déguisement. Et, du milieu (p.31) de cette foule qui danse, des milliers d'oranges sifflent, volent dans la direc­tion des fenêtres où les curieux sont cachés...» (14).

Longtemps subsista la coutume. Avant 1914, et dans l'immédiat après-guerre, des Binchois guettaient les victimes dans les alentours de la gare, sur le parcours obligé qui menaient les visiteurs vers le centre de la ville. On disait bien que la place E. Derbaix était une sorte de "zone neutre" dans laquellle on laissait le temps d'arborer un quelconque signe de folie carnava­lesque. Mais quelques coups de vessie, déjà là, rappelaient à l'ordre les igno ants, les hésitants, les récalcitrants. On s'affublait d'une coiffure de papier ou de tissu léger qui enveloppait le melon ou le feutre infâme. La plupart descendaient du train, travestis ou déguisés. Des échoppes permet­taient d'acquérir, pour un prix modeste, la trompe bruyante, le masque de carton, le loup de velours, le faux-nez grotesque, le lance-parfum aguichant. Certains retournaient leurs manteaux et entraient dans la lice carnavalesque. Ainsi affublé, le pékin ou le civil échappaient à la vindicte binchoise. En théorie, il était préservé du coup de vessie qui, pendant une large partie de la journée, menaçait de lui rappeler la « décence » vestimentaire.

Une fois hors des alentours immédiats de la gare, sévissait la « police ». Les binchois qui ne participaient pas au carnaval dans les rangs d'une société prenaient plaisir à devenir de vigilants gardiens de l'ordre ou du désordre. Souvent, ils revêtaient un domino. Cet ample surtout de satin noir, diffusé depuis l'Italie dans une large partie de l'Europe du 19e siècle, était peu onéreux à réaliser. La mère, la sœur de l'épouse, le frère, taillait, cousait la satinette, le satin noir, d'un prix léger. On doublait le capuchon de satin bleu ou rouge et on n'oubliait pas de pendre un gland d'or, une floche, à la pointe du capuchon et aux deux extrémités de la ceinture. Le domino se masquait volontiers d'un loup noir, auquel, pour cacher le bas du visage, s'ajustait un rectangle de satin noir, que nous dénommions èl bavète.

Au fil des années, par une évolution lente, la situation en arriva à se transformer. Les jeunes Binchois dansèrent au sein ou derrière les sociétés. Occupés à d'autres plaisirs, ils pedirent le goût d'assumer cette fonction de police carnavalesque. Peu à peu, les bandes de porteurs de vessie devinrent de plus en plus composite. De moins en moins d'autochtones, de plus en plus d'étrangers à la ville et à l'esprit bon enfant en usages locaux ! Les Binchois ne firent plus la loi. D'autres s'en chargèrent. Ce qui était divertis­sement, facétie, jeu naïf et amène, devint top souvent, pour des fiers-à-bras, le prétexte de déployer force et violence, grossièreté et vulgarité. Les bâtons auxquels s'attachait la corde de la vessie blessaient volontairement ou non. Sans doute, ces scènes agressives étaient-elles rarissimes. Les rues de Binche ne se sont jamais muées en terrains de lutte ou en rings de boxe. Mais cette brutalité accidentelle, qui n'existait guère jadis, finissait par gâcher des heures dévolues à la danse, à la camaraderie, à l'amitié, au plaisir. Nous avons vu, vers 1930, emmener au commissariat un boxeur professionnel. Feignant de distribuer des coups de vessie, il assénait, en réalité, des coups de poing. La méchanceté et la vulgarité tuent la fête. Certes nous ne nions pas que l'une ou l'autre sévissent au carnaval comme dans n'importe quelle manifestation publique. Toutefois, elles n'en constituent pas, contrairement à ce que l'on affirme parfois, des éléments caractéristiques, spécifiques, nécessaires.

Les quelques excès commis par des forcenés ou des voyous qui cher­chaient la rixe, violence d'autant plus facile que les dés étaient pipés et qu'ils s'attaquaient volontiers aux plus faibles, amenèrent l'Administration com­munale à arrêter des mesures de police. Dès avant 1940, on réglementa la longueur des bâtons Ceux-ci ne purent plus dépasser vingt puis quinze centi­mètres. On finit par interdire les bâtons eux-mêmes.

(p.32) Dans l'entre deux guerres et dans les deux décennies qui suivirent le second conflit mondial, les étudiants des facultés universitaires assurèrent la relève. De plus en plus nombreux, ils déferlaient sur la ville, gouailleurs, chahuteurs. Coiffés de la flate académique, de la toque d'astrakan de Louvain, de la casquette à longue ou courte pène ou visière, ils arboraient qui la toge aux parements rouges ou verts selon les facultés, qui le cache-poussière blanc de leurs laboratoires. Ou encore de simples trench-coat. Bientôt, il est vrai, le blanc prévalut et déferlèrent les pseudo-étudiants des « facultés universitaires » des environs. Le cache-poussière blanc noirci d'inscriptions ad hoc, spirituelles, humoristiques ou sans originalité, devient la tenue aristocratique d'une jeunesse qui plagie fort mal, souvent dans la vul­garité, ses aînés. Les jeunes filles étaient rares sur les bancs des facultés, entre les deux guerres. Au temps de notre adolescence universitaire, les louveteaux que nous étions étaient nombreux à épier, contempler, admirer les rarae aves, les merles blancs, les phénix qu'elles représentaient. Raris­simes étaient par ailleurs les jeunes filles assez émancipées pour oser pré­férer la liberté dans le vagabondage d'une journée folle au sein d'une bande de camarades, à la docte moiteur des auditoires académiques. Lorsque le nombre s'accrut de ces pseudoétudiants, les jeunes filles, même des gamines, se multi­plièrent, elles aussi, sans jamais atteindre la foule des jeunes gens. Par ailleurs, on ne les vit guère, sauf exception, se mêler aux homériques combats que se livraient les vrais étudiants. Une magnifique photo de feu Emile Legrand (15), de 1928, est un des rares documents photographiques que nous possédions sur ces batailles joviales (16). Une jeune femme masquée coiffée d'une flate, juchée sur les épaules d'un étudiant de l'université de Bruxelles, brandit sa vessie. Tout autour, les étudiants, casquette à courte pène ou flate, se battent amicalement à coups de vessies. La mimique de chacun est signifi­cative. On tente de s'abriter et on est prêt à lancer la contre-attaque. Il n'y a encore, dans le groupe, aucun cache-poussière blanc maculé d'inscriptions. La mode n'en florira que plus tard, surtout après 1950..

 

Samuel GLOTZ

 

Membre de la Commission Royale Belge de Folklore,

Conservateur honoraire du Musée International du Carnaval et du masque.

 

(12) On emploie aujourd'hui, sans doute à tort, la forme trouilles-de-nouille. Mea culpa, maxima culpa : la prononciation ancienne serait, malgré ce que j'en ai dit erronément, trouilles-guenouille (en wallon: trouye-guènouye). Battons notre coulpe !

(13) Le Binchois, hebdomadaire local catholique, 26 février 1892.

(14) La Constitution, hebdomadaire local libéral, 23 février 1896.

(15) Emile Legrand appartenait à une famille foncièrement libérale. Il était un instrumentiste, un bombardon, de la fanfare binchoise  Les Chasseurs. Il anima longtemps de ses lazzi et de ses chansons un groupe de musiciens qui allait (p.33) jouer les airs dits de Gilles dans maints carnavals des environs et, parfois même, à l'étranger. Vers la fin de sa vie, lorsque sa santé défaillante ne lui permettait plus de porter un instrument de cuivre aussi lourd que le bombar-don, il se reconvertit. Au lieu du fifre traditionnel, èl sife, il adopta la flûte sans doute plus facile pour lui qui commençait à manquer de souffle. E. Legrand et sa flûte faisaient partie du Mardi gras binchois. Il prenait plaisir à siffler l'air de l'Aubade matinale, si chère à nos coeurs, et qui commençait, faute de sifes, à n'être plus entendue dans le matin du Mardi gras. On crai­gnait que l'usage ne s'oubliât. E. Legrand reprit le flambeau. Il courut d'une société de Gilles à l'autre au hasard de ses amitiés et de ses rencontres, pour que, à nouveau, l'Aubade matinale retentisse dans les rues de Binche. Dans les dernières années, si son esprit demeura vif et son caractère jovial ou joyeux, il commença à 'Se paralyser, la marche lui devint pénible. Malgré ces handicaps physiques, son plus grand plaisir resta d'attendre le passage, en face de chez lui, d'un groupe de Gilles, de travestis de fantaisie, et surtout de ces Paysans du Collège qu'il aimait tant et à qui il avait donné, malgré ses convictions philosophiques athées, beaucoup de son cœur. Alors quand pas­saient ses chers Paysans du Collège, les Arlequins de l'Athénée Royal, les Récalcitrants, les Incorruptibles où dansaient ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, et n'importe quelle société, il se faisait sortir de sa maison, avenue Jean Derave. Sur le bord du trottoir, entouré de ses proches et de ses amis, il sifflait la mélodie que nous attendions. Et les larmes perlaient sur la peau fripée par l'âge. Voilà une image plus révélatrice de la vraie face du carnaval que la violence ou la grossièreté de rares individus qui sont sans aucun lien avec la ville et ne connaissent pas l'esprit de nos coutumes, l'affa­bilité de notre accueil, la chaleur « castillane » de nos amitiés, la tendresse, à fleur de cœur, de notre sociabilité.

(16) Les batailles à coups de vessie n'étaient pas faciles à photographier. Les caméras perfectionnées ne se répandirent que, peu à peu, après la se­conde guerre mondiale. Le temps était souvent pluvieux, sombre. Le peu de sensibilité des films ne permettait pas, sinon qu'avec une ouverure maxi­male du diaphragme, la prise de vues. Les combats se déroulaient très rapi­dement En quelques dizaines de secondes, tout était fini car les vessies s'échappaient des mains, volaient dans les airs, ou se crevaient car d'astu­cieux pseudo-bourgeois garnissaient leurs provocants mèlons ou feutres, d'aiguilles meurtrières. Les scènes étaient, en outre, très mobiles. La victime fuyait. Les traqueurs se lançaient à la poursuite. Les combats étaient mou­vants. A peine s'était-on installé et avait-on mis au point que c'était derrière vous, et derrière un rempart de spectateurs goguenards, que la scène se déroulait;. Tout cela explique la rareté des photographies alors que les des­sins, eux, sont anciens et nombreux. Cf. S. Glotz, Le Carnaval de Binche. Mons, Fédération du Tourisme du Hainaut, p. 36, 38, 41.

Les commentaires sont fermés.