03/03/2013

1.1.1 Li matériel / Le matériel: èl capia (ou: tchapia) /le chapeau

A propos du chapeau de gille,in : MA, 3, 1981, p.44-45

 

(...) Le costume, depuis 1870, est resté en gros pareil à lui-même. Seuls des détails vont changer comme les couronnes qui, à partir de la fin du siècle, vont sommer les lions héraldiques. Le chapeau restera longtemps beaucoup plus petit que l'actuel. Il était, à ce moment, très séant car il n'écrasait pas de sa masse la taille des Gilles. Sa beauté, moins tapageuse que l'actuelle, était plus réelle car elle correspondait mieux aux normes hu­maines. Sa masse, son poids le rendait aisé à porter. Au lieu d'avoir, comme maintenant, un couvre-chef illogique, on coiffait alors un chapeau qui ne contrecarrait en rien la danse et qui contribuait à la beauté de notre person­nage folklorique. On portait longtemps ce chapeau et on le coiffait même avec le masque. Ce dernier était utilisé une large partie de la journée et pas seule­ment quelques dizaines de minutes ou quelques heures.

On sait comment, à la suite des petites vanités personnelles des uns et de l'esprit de concurrence commerciale des autres, ce chapeau, si séant, et si léger qu'il était impossible de voir dans le cortège un seul Gille en barette, est devenu ce couvre-chef si absurdement spectaculaire. Des socié tés presque entières ne prennent plus la peine de le coiffer, même pour les quelques heures du cortège. Notre encombrant chapeau actuel, créé de toutes pièces et de manière artificielle, par la vanité de quelques individus et l'amour du bel ouvrage de nos artisans, est devenu un signe de classification sociale ou de fortune, ce qui est aux antipodes de notre esprit carnavalesque. Et, ce qui est un comble et un autre paradoxe, créé pour le spectacle, il nuit au spectacle puisque les Gilles en barettes sont plus nombreux que les Gilles chapeautés.

Si je me suis étendu, comme je viens de le faire, sur les « avatars » du chapeau, c'est pour avoir l'occasion d'illustrer par un exemple que la tradition doit être défendue. C'est un mythe auquel j'ai cru longtemps, « mea maxima culpa », d'affirmer que les choses doivent évoluer et qu'il faut se garder d'intervenir.

Certes, le monde de nos usages carnavalesques est en perpétuel chan­gement et il faut s'incliner devant cette évolution naturelle inéluctable qui est signe de vie. La société qui nous entoure évolue et le folklore qui appartient à cette société doit lui aussi s'adapter aux conditions nouvelles. Mas il est des changements aberrants, c'est-à-dire qui n'ont rien de naturel, qui sont dus à des fantaisies particulières et qui se voient encouragés par des circons­tances momentanées par exemple d'ordre économique.

Ce sont ces changements artificiels - qui ne sont pas le fait de la communauté dans son ensemble - contre lesquel il faut lutter. Une tradition doit se défendre. Elle doit se défendre contre les vanités, les incompréhen­sions, les anarchies et fantaisies individuelles, contre l'esprit de commerce ou de lucre poussé à l'extrême. Il n'est pas indifférent que l'on remplace une matière noble par des matières vulgaires. Autrefois, le bas du chapeau, ce que nous dénommons la « buse », était orné de magnifiques fleurettes de toile de lin raidie par l'apprêt et qui s'ornaient, au centre d'un pistil d'or. Les fleurettes couvraient toute la buse. Actuellement, la rentabilité veut que le plastique remplace le lin : les admirables fleurettes de notre enfance, celles des louageurs Boudart-Deltenre, Jongens, Collart, Philippaért et Kerstens père, sont devenues des pièces rares et schlérotiques, sans aucune beauté artisa­nale. Il y aurait d'autres exemples à donner, comme par exemple, lès armoi­ries dorsales du costume ou les lions.

 

Je souhaiterais, quant à moi, que la protection de la tradition locale soit confiée à un groupe de travail dans lequel seraient représentés les « carna-valeux » aussi bien que l'administration communale. Il est temps de crier « casse-cou » et de sonner l'alarme. Une tradition ne se défend pas toute seule et le tort que nous avons eu est de croire que tout se garderait et se protége­rait de soi-même.

Les gens de Binche ne sont pas fabriqués d'autres molécules que leurs voisins. La fantaisie, le laisser-aller, le libéralisme si facile et si tentant, les guettent et, avec eux, la ruine de notre patrimoine. Je forme le vœu que ce cri d'alarme, qui est celui de quelques Binchois clairvoyants, soit entendu et que nous puissions encore répéter longtemps cette devise de Charles-Quint qui est devenue un peu celle de notre ville « PLUS OULTRE ».

 

Samuel GLOTZ

 

N.d.l.R. — Ces lignes, extraites du discours prononcé par notre ami S. Glotz dans les locaux de la CGER de Binche, lors de l'inauguration d'une exposition de photos carnavalesques qui s'est tenue du 23 décembre 1980 au 10 janvier 1981, ont été publiées dans « Bulletin de la Société d'Archéologie et des Amis du Musée de Binche », janvier 1981, pp. 6-11.

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