03/03/2013

1.1.2 Lès fieûs d' matériél / Les fabricants de matériel: modisse / modiste

Les servants du Dieu Gille à Binche: la modiste, in : MA, 12, 1981, p.230-234

               

Dans cette série sur « Les servants du Dieu Gille » je ne pouvais ne pas parler de la modiste ; actuellement elle est la seule à encore pratiquer le métier dans notre ville. J'ai trouvé Madame Daneau, née Roberte Blas et son mari Charles Daneau qui parlaient « métier » avec un jeune couple de Binchois venant leur demander de leur inculquer cet art des coiffes du carnaval.

 

Q.   Quand avez-vous commencé à faire des chapeaux ?

R. C'est tellement loin. Je crois qu'il y a bien sûr 30 ans. C'est une très ancienne personne de Binche qui est venue me demander une année pour lui faire un bonnet pour aller au carnaval. C'était un bonnet en den­telle et je lui ai fait ça comme un petit bonnet ordinaire, c'est ainsi que j'ai commencé. Donc, cette année-là, j'en ai fait un et puis après on en a fait 2, peut-être 5. En ce temps-là, les jeunes filles de Binche de bonnes familles faisaient un beau chapeau pour aller à leur premier bal qui avait lieu au carnaval. On faisait 5 ou 6 très beaux chapeaux. Beaux chapeaux pour ce temps-là, maintenant cela le dépasse de loin et cela a toujours monté, monté et maintenant ça n'a plus de limite.

 

Q.   Avez-vous toujours travaillé seule pour faire vos chapeaux ?

R.    Oui.

 

Q.   Vous avez toujours travaillé à domicile avec votre mari ?

R. Oui, c'est ça. C'est-à-dire que la mode a changé dans ça aussi, on a, au début, travaillé le feutre. On tirait le feutre à la main. Avec le temps, le feutre est tellement devenu dur que c'est lui qui le faisait car moi je ne savais plus arriver à le tirer. Maintenant on ne sait plus arriver à le tirer du tout.

R. (Monsieur) Non, maintenant, c'est fini. Il faut des presses car ça devient trop dur.

(Madame)  On a du changer de matière. Les besoins ne sont plus au feutre ordinaire comme on l'a fait.

 

Q.   Le feutre n'était pas fabriqué ici à Binche, par exemple ?

R. Non. En général c'étaient en Belgique ou en France. C'était du lin qui était tissé d'une certaine façon, mais maintenant il n'y a plus de lin alors le feutre lui-même n'a plus la même qualité et nous ne savons plus le tirer à la main. Il y a déjà 5 ou 6 ans.

 

Q.   Ce sont des feutres synthétiques qui ont remplacé les feutres de lin ?

R. Oui, et puis les besoins du carnaval sont trop beaux pour employer le feutre. Cela n'est plus joli assez, il faut de plus en plus beau, plus compliqué, c'est toujours la même chose.

 

Q. L'an dernier, j'ai eu l'occasion de venir voir lorsque vous avez fait une exposition. Qui vous donne ces modèles. Vous les créez vous-mêmes ou vous avez des maquettes ?

R. Non, toujours une gravure. Je ne veux jamais le faire sans gravure. Je vais vous dire pourquoi. La personne qui le voit en gravure, ça va, mais si c'est moi qui le vois sans gravure je ne le vois pas de la même façon. Et quand il va arriver : désillusion ! parce que c'est quelque chose un chapeau il faut que ça tienne car on danse avec. Il ne faut rien qui gêne parce que un homme c'est pas la même chose qu'une femme. Il faut que ça tienne et que ça ne gêne pas. Ça, c'est le problème. Il y en a déjà pour cette année-ci et ce n'est pas des petits,

 

Q.   Vous avez déjà commencé pour cette année ?

R, Je n'ai pas encore commencé. Je n'ai même pas encore donné ma réponse que je commençais mais on a déjà des gravures.

 

Q.   Et comment allez-vous faire ?

R.    Souvent, je ne le regarde pas à fond.

 

Q.   Vous le redessinez avant de le faire ?

R. Non, jamais. Je vais bien l'étudier et ça ira tout seul. Il faut rendre la gravure comme vous la voyez. Vous ne sauriez pas beaucoup redessiner, ce n'est pas possible. Je regarde les proportions et je me base sur la grandeur de la figure, si par exemple la figure fait 20 cm, le chapeau fait disons 15 cm.

Maintenant, il faut le faire sur un moule et être sûr que ça tient bien. C'est le grand problème car on danse toute une journée avec, on rentre dans les cafés avec. Donc, il faut qu'il soit bien beau mais avec toute la facilité pour le danseur.

 

Q.   Vous demandez toujours pour avoir la gravure avec ?

R. Ou alors j'en ai. J'en ai à moi aussi. (Monsieur) Oui, parce que sans gravure... (Madame) Sans gravure, je ne travaille pas. (Monsieur) En général, ils viennent avec une gravure car ils ont choisi le costume, alors, il faut faire le chapeau.

 

Q. Il y a parfois des chapeaux simples mais comme celui-ci c'est un chapeau extrêmement compliqué.

R.    Il y a encore pire que ça.

 

Q.  Qu'est-ce qui vous a semblé le plus difficile jusqu'à maintenant ?

R. Jusqu'à maintenant, je ne saurais pas vous le dire, je ne sais plus. Je lui dis : à ton avis lequel est-ce que j'ai fait le plus beau ou le plus difficile jusque maintenant ? Je ne saurais pas vous le dire et lui non plus. (Monsieur) Ça change tous les ans donc tous les ans il y en a toujours un compliqué. (Madame) Un ou plusieurs. (Monsieur) mais l'année d'après, c'est un autre modèle, donc on ne sait jamais dire : j'ai eu plus de mal pour celui-là. (Madame) Le plaisir c'est de le créer. Alors quand vous le créez, il est le plus beau parce que vous l'avez créé et que vous l'avez réussi, c'est le plus beau. Celui que j'ai fait l'année dernière était très beau mais à côté de celui que je vais faire cette année-ci, il sera encore plus beau pour moi.

 

Q. Mais vous faites énormément de chapeaux car quand je suis venu à l'exposition, il y avait plus de 60 chapeaux. Je crois que c'est à peu près la moyenne de ce que j'ai vu.

R.    Mais ici vous n'en voyez toujours qu'un.

 

Q.   Oui, il y a les groupes.

R. Donc si vous n'en voyez qu'un et que c'est un groupe de 30, il y en a 29 de cachés.

 

Q. Oui, évidemment. Vous travaillez avec votre mari et votre fille aussi ?

R.    Quelquefois, elle vient me donner un coup de main.

 

Q.    Votre fils a déjà travaillé aussi ?

R.    Oui, oui.

 

Q.  Cela ne t'a jamais rien dit de continuer le métier de tes parents  ?

R. (Le fils) Non. (Madame) Non au contraire et lui c'est le même, ils voudraient tous les deux que j'arrête. (Monsieur) Oui, car c'est pas que ça devient long mais avant on ne faisait que Binche mais maintenant les étrangers viennent et ça fait carnaval pendant 6 mois. (Madame) Attention, il y a des expositions un peu partout. Vous savez on vient se recommander d'un tel et vous êtes presque obligé de lui faire plaisir et voilà, c'est un enchaînement.

 

Q.   Vous faites des expositions en dehors de Binche ?

R. C'est la première année qu'on me le demande pour le dehors et je le fais d'un bon cœur pour Binche.

 

Q.   Et vous l'avez fait où ?

R.    Au Passage 44 à Bruxelles.

 

Q. C'est la première année que vous avez fait une exposition à l'extérieur de la ville ?

R. Mais oui, parce que les chapeaux que j'ai faits, ils ne m'appartiennent pas. Ils appartiennent au client et le client m'a payé et il le reprête à condition de le lui rendre.     

                                                                 

Q.   Vous n'avez pas de collection privée ?

R.    Non.

 

Q.    Vous n'avez jamais loué un chapeau ?

R.    Non. (Monsieur) D'ailleurs, on ne saurait pas.

Cela a toujours été à l'appartenance de la personne, car la personne qui le fait, elle y tient.

(Monsieur) C'est difficile d'avoir un chapeau à prêter.

 

Q.    Même pour le prêter pour une exposition ?

R. Oui, c'est difficile. Ils le font pour faire plaisir et encore. D'ailleurs, voyez Monsieur Glotz, pour avoir des costumes il doit se mettre à genoux. Ils y tiennent un point c'est tout. (Monsieur] Cette année-ci, on a encore eu de la chance car nous en avons reçu quelques-uns à prêter. (Madame) Mais c'est difficile.

 

Q.    Combien d'heures passez-vous à peu près sur un chapeau ?

R. (Monsieur) Je ne saurais pas le dire. D'ailleurs on ne compte pas les heures. (Madame) Moi, je vous assure que j'ai des chapeaux que c'est des milliers d'heures. J'en suis certaine. Il y a celui de Cléopâtre et bien bien des milliers d'heures. Mais il ne faut pas compter ça. C'est ce que j'ai dit à ce garçon-ci (un jeune couple venu demander pour ap­prendre le métier) : si vous voulez apprendre ce métier-là, moi, j'ai beaucoup de satisfaction mais il ne faut pas le faire pour gagner de l'argent. Il faut le faire parce que vous aimez bien et après peut-être gagner de l'argent mais c'est pas le but de ça. Le but, c'est de créer quelque chose de magnifique et d'être content de vous, d'avoir réalisé ça, et mon Dieu si vous gagnez de l'argent tant mieux mais c'est après.

 

Q. Je crois que vous êtes la seule modiste ici à Binche et aux environs qui crée encore des chapeaux de carnaval.

R. Oui, c'est unique. On est venu de France pour les voir. J'ai demandé quelques chapeaux pour leur montrer car ils ne se rendent pas compte de ce que c'est et j'ai eu une dizaine de chapeaux à montrer.

 

Q. Je crois que l'Ecole Industrielle va ouvrir un cours de modiste et c'est vous qui allez donner cours ?

R.    Oui.

 

Q. Croyez-vous que les élèves vont suivre ? Est-ce qu'ils auront le courage de suivre ?

R. (Monsieur) Ça va être difficile. (Madame) Ça c'est autre chose, mais je me dis : il faut une moyenne de 9 élèves disons 10, mais dans les 10 s'il y en a un c'est toujours ça.

 

Q.   Un qui résiste ?

R. C'est juste. Bon, ce garçon-ci, il a l'air fort bien disposé. Je vous assure que c'est pour lui que je recommence ça, je ne vous mens pas car il a l'air d'avoir beaucoup envie de le faire et je me dis, c'est un Binchois, c'est un jeune.

 

Q.   C'est un Binchois ?

R. Je ne sais pas. (Monsieur) II est allé à l'Ecole des Frères et au Collège.

 

Q.   Personnellement, je sais que sa femme est Binchoise.

R. Oui, il vient de le dire maintenant. Alors, vous ne trouvez pas que ça vaut la peine ? J'ai beaucoup hésité car lui, il en avait son compte et moi aussi, mais maintenant je crois que mon devoir, il est là. Je dois essayer de le lancer parce que c'est dommage de laisser tomber.

 

Q. Je crois que s'il n'y a plus personne après vous, c'est terminé et il n'y a plus rien, et où va-t-on trouver la continuité du carnaval ?

R. Nulle part. (Monsieur) Ou alors, il faut qu'ils aillent ailleurs, à Charleroi où à Gerpinnes louer des costumes. (Madame) Oui, mais ils n'auront pas les chapeaux. (Monsieur) Mais oui mais...

(Madame) Parce qu'à Gerpinnes, ils louent les costumes mais ils n'ont pas les chapeaux. Gerpinnes vient me demander pour les faire.

 

Q.   Vous faites aussi les chapeaux pour Gerpinnes ?

R. (Monsieur) Non, on a refusé. (Madame) J'ai la demande mais je fais ceux de Binche. J'ai ceux du « Gaspillage ».

R. (Monsieur) Ils sont déjà venus à la charge plusieurs fois. (Madame) Mais ça, non.

 

Q.   Je croyais que vous faisiez aussi les chapeaux pour l'extérieur ?

R. Non, ce n'est pas possible. Moi, j'aurais voulu pour moi-même rien que Binche. Ça, il y a des années que je le dis. Seulement, on a certaines obligations ; on doit quelque fois travailler pour ailleurs par plaisir, mais vous savez j'aime mieux faire Binche. Je ne sais pas expliquer ça. (Monsieur) Oui, car pour finir, ça devient énorme, maintenant voilà que les marcheurs de Thuin et de Saint-Roch et ainsi de suite viennent ici pour faire leurs chapeaux. (Madame) Je suis obligée de refuser car ce n'est pas possible. (Monsieur) L'année passée on a refusé 350 chapeaux. Rendez-vous compte 350 colbaks en fourrure. (Madame) Regardez, j'en ai qui partent pour Beaumont. L'année dernière, j'en ai fait 25 et il en faut 30 pour cette année-ci. Mais tout ça, c'est le même, je vais vous expliquer la situation. L'année passée, un monsieur se présente et il me dit : « Vous voulez bien faire des chapeaux ? » Et il me raconte son histoire, je lui dis : « Non, monsieur, je ne fais plus que Binche ». Il me dit : « C'est dommage, Madame, car en même temps j'allais vous de­mander si vous ne connaissiez pas un tailleur qui savait me faire 25 manteaux de Cour». Mais moi, ça n'a fait qu'un tour : 25 manteaux de Cour c'est de l'ouvrage pour un tailleur chez lui combien de temps ? Là-dessus je lui dis « Je ne sais pas, je vais me renseigner ». Je trouve un tailleur et il a eu les 25 manteaux à faire, cela valait la peine et j'ai fait les 25 chapeaux. (Monsieur) Le Doudou à Mons, c'est encore la même chose, 40 chapeaux seulement il fallait faire 40 costu­mes à Binche. Si l'on ne faisait pas les chapeaux, on ne faisait pas les costumes, mais le tailleur a téléphoné en demandant de ne pas le laisser tomber.

 

Q. Donc les costumes du Doudou ont été faits à Binche l'année dernière avec les chapeaux ?

R.    Oui, 40 l'année   dernière.

 

Q.    Et vous étiez obligée de faire les chapeaux ?

R. Oui. Et beaucoup de choses comme ça. L'année dernière je me suis beaucoup défendue, j'ai parlé avec le bourgmestre et le directeur, je trouve que, même, il y a moyen de faire plus encore à Binche.

 

Q.   Oui, mais il faudra du temps ?

R. Oui mais il y a moyen de faire plus, d'amener les gens de l'étranger à faire des costumes. Si j'avais 10 ans de moins, je vous jure que je travaillerais encore autrement, maintenant, je suis trop vieille, je trouve que j'ai fait ma part, je ferai encore le plus possible, mais bon, parce que l'année passée, pendant des mois, j'ai discuté ainsi, j'en ai attrapé la fièvre, ça me met hors de moi de sentir qu'il y a moyen de travailler et qu'on ne sait pas.

 

Q.   Je dois dire qu'il n'y a plus de bonne volonté non plus.

R. Non, bien sûr. Attention, ce que je fais ici n'est pas facile ! C'est une privation de tout. C'est ce que j'ai dit à ces enfants-là, avant de

l'entreprendre, il faut réfléchir : plus de samedi, plus de dimanche, plus de week-end, plus de sorties, plus de dîner assuré.

 

Q En période de carnaval, c'est normal.

R Ça ! (Monsieur) Nous sommes en période de régime, c'est bien simple. (Madame)  Vous voyez, tout ça, c'est vrai, il faut penser à ça.  Il faut vraiment aimer pour le faire. Alors, maintenant je m'aperçois qu'il faut être spécial pour faire ce métier.

 

Q Il faut aimer d'abord.

R Il faut aimer, c'est ce que je vous dis, j'ai dit à ce garçon-là : la pre­mière chose de tout, il faut aimer votre métier et le réaliser, il ne faut pas penser que vous aller gagner, ça, cela vient après, mais seulement, les jeunes, il faut tout de même qu'ils mangent. Il faut être logique.

 

Q Les jeunes n'ont plus le même esprit que les gens de votre âge ?

R Non, Ici, il a l'air qu'il comprend, il a l'air d'être bien parti et je l'espère de tout mon cœur, je vais l'aider.

 

Q Donc vous allez vous remettre encore au travail cette année ?

R Oui, je vais m'y remettre. Il n'y a pas d'avance. J'ai beaucoup hésité. Ils sont venus il y a bien 2 mois et j'ai dit : « Je ne vous donne pas un faux espoir je ne vous dis pas oui ni non, laissez-moi réfléchir ». Et ils viennent de revenir en me disant : « Qu'est-ce que vous en pensez ? ». Les voilà en plein centre de Binche, donc dans le fond ils seraient bien placés.

 

Q Souhaitons leur bonne chance et bon courage. Merci d'avoir bien voulu me recevoir.

R Ce n'est rien, m' fis, c'est quand vous le désirez, j'aime tant tout ça pour Binche !!!

 

 

Marc LEFEBVRE

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