03/03/2013

1.1.2 Lès fieûs d' costumes / Les fabricants de costumes: louweû / "louageur"

Les servants du dieu Gille à Binche: les louageurs (suite 1),in : MA, 3, 1981, p.42-43

 

Le frère d'Emile Kersten, Armand possède une véritable entreprise familiale, lorsque reçu en ami il me fit visiter « son atelier » je fus frappé par le nombre impressionnant de salles remplies de costumes, appertintailles, sonnettes et grelots, de plumes et chapeaux.

 

Q. Monsieur Armand Kersten, comme toute votre famille vous êtes louageur, nous nous trouvons ici dans la pièce où vous nettoyez les plumes, combien de chapeaux fabriquez-vous par année ?

R.    Il faut compter deux cents.

 

Q. Nous ne sommes qu'au mois de juin et vous êtes déjà occupé au travail des plumes ?

R. J'ai commencé à travailler sur celles-ci depuis le mardi de Pâques, on ignore souvent le temps pour faire un chapeau, pour en faire un il faut près d'une semaine, heureusement nous sommes une grande famille et nous nous aidons mutuellement.

 

Q.   Le chapeau en lui-même, de quoi est-il composé ?

R. La bûse comme nous l'appelons est en carton à laquelle nous ajoutons une armature de fer pour y attacher les plumes.

 

Q.   Combien mettez-vous de grandes plumes sur le chapeau ?

R. Douze, nous en avons toujours mis douze, j'ai essayé une fois d'en mettre seize, mais cela n'était pas beau et ensuite trop lourd.

 

Q. Combien de petites plumes rassemblez-vous pour faire une de ces gran­des plumes ?

R.  Entre 25 et 30, il faut environ 3 kilos de plumes pour faire un chapeau.

Iil faut enlever la partie du bas que nous appelons busiau, regardez comme ceci, pesez ceci, la partie enlevée est plus lourde que ce qui reste, c'est la côte qu'il faut jeter et pour vous donner une idée, nous achetons un kilo de plumes 450 dollars et le plus fort c'est que nous en jetons les trois quart.

 

Q.   Vous faites encore en plus les costumes ?

R. Non, je ne fais que les chapeaux, c'est déjà un fameux travail. Les costumes, c'est mon fils Louis qui les faits avec ma femme et le reste de la famille.

 

Q.  L'entretien des plumes, l'avez-vous toujours fait vous même ?

R. Il y a des années, cela se faisait à Bruxelles, maintenant je fais tout moi-même comme les teinter.

 

Q.   Je suis indiscret, mais pour les teindre, vous avez un secret ?

R. Oui bien sûr, mais ce que je peux vous dire, c'est avec de l'alinine. Il existe 7 tons différents, il n'y a que moi qui sais la dose exacte qu'il faut mettre pour avoir les teintes voulues, mais cela est mon secret.

 

Q. Une autre indiscrétion, les sonnettes des apèrtintayes, d'où viennent-elles ?

R. D'Angleterre. Il y a des maisons à Binche qui nous en fournissent, mais mes commandes viennent d'Angleterre.

 

Q.    Et vos plumes ?

R. Du Cap, directement d'Afrique du Sud. A votre avis, combien de kilos me faut-il par année ?

 

Q.   Je ne sais, vu le poids d'une plume...

R.    Cent kilos par an ! Incroyable vous ne trouvez pas ?

 

Q.   Lorsque la pluie tombe sur les chapeaux, cela est-il grave pour vous ?

R. C'est notre cauchemar, le prix d'un chapeau revient terminé à près de 60 mille francs, rendez-vous compte que quelques minutes de pluie et tout le travail disparaît, quelle perte, et nous ne pourrions plus les louer aux environs, car si nous n'avions que Binche, nous ne pourrions pas rentrer dans nos frais et pour refriser un chapeau il faut une journée, regardez on les travaille comme ceci, avec un petit couteau.

 

Q.   Maintenant les collerettes sont faites à la machine ?

R. Oui, mais le nombre de mètres varie avec la demande du client, certains veulent des plissés plus serrés.

 

Q.    Les dentelles viennent de quel endroit ?

R.    Elles viennent de Calais et les franges dorées de Lyon.

 

Q. Autre chose, je me suis laissé dire que l'on vous avait imposé un dessin de lion ?

R. Juste, mais nous, avec papa, nous avons toujours refusé, nous avons toujours maintenu le même que celui de notre grand-père ; dans notre famille nous n'avons pas changé, sauf le bas des pantalons, suivant la mode, mais c'est tout.

 

Q. Revenons au chapeau, si je vous demandais avec quels produits et de quelle façon vous lavez les plumes ?

R. Je ne vous répondrais pas, c'est mon secret, même les personnes qui travaillent ici ne connaissent pas tout.

 

Q.   Avez-vous connu d'autres louageurs ici en ville ?

R. Il y avait Deltante à la rue de Mons. C'est moi qui ai repris le commerce il y a 22 ans. Il y a eu aussi Collaert, Jongens sur la Grand-rue, avant la guerre Oscar Demars, maintenant il y a encore Basselier qui est aussi parent avec nous puisque sa mère était une sœur à mon père.

 

Q. Je vous ai demandé d'où venaient vos fournitures, c'est-à-dire sonnettes, plumes dentelles, franges mais, le reste, les toiles, les fleurs, les motifs de feutre, etc... Combien vous en faut-il ?

R. Pour ma toile, il m'en faut énormément, pour les motifs, il me faut facilement mes 10 à 12 pièces par année, quant aux fleurs pour les cha­peaux j'en utilise 40.000 par année ; elles se font à Bruges et cela fait travailler une ouvrière un an complet, les épis sur le devant de la coiffe sont fabriqués aussi à Bruges, vous voyez que le gille fait travailler énormément de personnes.

 

Q.    Les plumes des chapeaux étaient plus courtes dans le passé ?

R. Oui, c'est mon père qui a commencé à les faire plus longues et ce n'est pas plus mal, mon père était le plus têtu de la famille, un jour n'a-t-il pas inventé de faire un costume et chapeau bleu, blanc, rouge et sortir avec ! Les anciens Binchois s'en souviennent peut-être ; lui est mort depuis et je puis en parler maintenant, on l'a menacé, on l'a empêché de sortir en ville ! quel scandale à l'époque, vous vous rendez compte, des lions bleus, blancs, rouges, quelle histoire !

 

Q. Il n'y a pas longtemps dans le cortège j'ai remarqué un chapeau entière­ment rouge et un autre bleu, c'est vous qui avez créé cela ?

R. Non, pas moi, quand j'ai vu cela dans le cortège, j'ai pensé que c'était un chapeau qui prenait feu, de cela il vaut mieux ne plus en parler, les gens ont beaucoup réclamé car les couleurs des chapeaux, il ne faut pas les changer.

 

Q. Louis, vous êtes le fils d'Armand, à votre tour vous travaillez ici dans la maison familiale, il y a déjà combien de temps ?

R.    J'ai 39 ans, cela fait 25 ans.

 

Q.   Vous continuerez à faire les mêmes costumes que vos parents ?

R. Certainement ! Avant, les louageurs possédaient leurs propres modèles, mais chez nous, nous ne changerons rien même pas un lion.

 

Q.   Combien de temps pour faire un costume ?

R. Seul, près d'une journée ; attention nous ne faisons pas des journées de boutique, pour nous une journée c'est souvent 12 heures, et c'est ainsi pour tous les membres de la famille et nous sommes une dizaine.

                                                                                    

 

Marc LEFEBVRE

Les commentaires sont fermés.