04/03/2013

1.0 Orijine / Origine

L'origine des gilles, in : MA, février 1976, p.36-40

 

En ces semaines qui annoncent déjà le carnaval, « El Mouchon d'Aunia » a le plaisir de présenter à ses lecteurs, le texte d'une causerie radiophonique. Ce texte a été lu par feu Alphonse Parent, au micro de l'I.N.R., station de Houdeng. Il porte le n° 58 et sa lecture a été prévue pour le samedi 2 mars 1946. Son auteur est surtout connu et estimé comme l'animateur de ce noyau d'organisation culturelle provinciale qui allait devenir, après lui, le Centre culturel du Hainaut. A. Parent aimait l'histoire locale et régionale ainsi que le folklore de notre terroir. Il s'est révélé un excellent vulgarisateur. Quoi d'étonnant à ce qu'il se soit laissé séduire par le problème de l'origine des Gilles de Binche. La solution proposée est celle de la légende. On y reprend une fois de plus l'origine espagnole et inca du personnage binchois.

Cette causerie radiophonique a le mérite d'exposer avec clarté l'état de la question tel qu'on pouvait l'appréhender en 1946. Les source de l'auteur sont classiques. On devine qu'il se fonde sur les textes publiés à la suite du congrès archéologique et historique d'Enghien de 1898. A la suite de ce congrès il y eut une discussion enflammée entre le tenant de la légende, le sénateur bruxellois Van den Corput, et ses adversaires les historiens Matthieu et de Raadt.

A. Parent a lu aussi le livre d'Alfred Labrique qui est écrit avec beau­coup de verve et de talent, mais qui est un ouvrage superficiel et léger en ce qui concerne sa partie historique. Bref, A. Parent reprend le fameux parallèlle tant de fois repris entre les Incas et les Gilles, que le tourisme, la presse et l'école ont contribué à ancrer dans l'esprit des populations. On connaît le syllogisme qui fonde l'argumentation : « Les Gilles ont des plumes ; or, les Incas ont des plumes ; donc les Gilles sont des Incas ». En l'absence de toute preuve historique, voilà une piètre argumentation.

Depuis la causerie d'A. Parent, on a proposé une autre solution. Elle présente notre Gille comme un personnage très complexe qui réunit, en les fusionnant en une synthèse harmonieuse, des éléments d'époques et de significations très diverses. La légende du Gille inca et espagnol, naïve et simpliste, faisait appel à l'imagination. Elle faisait du Gille un pasticheur, un imitateur d'un exotisme de pacotille. La théorie actuelle tend à la considérer, au contraire, dans sa complexité ethnologique, comme un type vivant, accu­mulant et fondant en lui des éléments issus de tous les horizons.

Rappelons tout d'abord ce qui est essentiel : la légende ne se fonde sur aucune tradition locale. On connaît son promoteur. Il n'est pas binchois pas plus que le seront, dans la suite, ses principaux « supporters ». Celui qui l'a lancée, c'est un Tournaisien et un chansonnier, journaliste à ses heures, Adolphe Delmée. Ce dernier a soin de l'offrir à la dégustation de ses lecteurs comme une fantaisie — j'allais dire, une facétie — et non comme une théorie sérieuse : « Dans ce domaine, la fantaisie a le pas sur l'histoire... » (17 février 1872). Mais notre chansonnier a été pris au mot. Sa galéjade, sa facétie s'est enrichie, au fil des décennies, d'autres élucubrations plus étonnantes les unes que les autres. Les enrichisseurs successifs ont témoigné d'une fertile imagination mais pas d'esprit critique. Ils ont oublié de contrôler et de vérifier les fondements de cette « fantaisie ». Ils n'ont pas pris la peine de relire les textes et les archives, de procéder à une enquête approfondie, de solliciter les témoignages de manière systématique. Ils ont omis — et c'est une autre lacune méthodologique étonnante — de comparer avec les usages similaires du folklore européen qui offrent pourtant — on l'a constaté lors de l'exposition de Binche sur « Le Masque dans la tradition européenne » — bien des points communs ou apparentés.

(p.36) La réalité folklorique est très complexe. Le Gille de Binche réunit en lui des éléments populaires et bourgeois ; des traits fort anciens de valeur culturelle, à lointaine signification magico-religieuse, qui se retrouvent dans le monde carnavalesque européen, et qui s'imbriquent avec d'autres plus ou moins récents, à valeur esthétique, décorative ou pseudo-historique. Mais ceci requiert une longue démonstration et nous risquerions de lasser nos lecteurs.

 

Samuel GLOTZ

Conservateur du Musée International du Carnaval et du Masque.

 

 

Ran, ran, ran, plan, plan ! Ce sont les tambours qui battent le rappel ! C'est que nous voici à la veille des trois « Glorieuses » du Carnaval de Binche : demain dimanche gras, lundi et mardi-gras : jour de gloire, de triomphe, d'apothéose pour le Gille, roi du Carnaval.

Je considère que je manquerais à mes devoirs les plus élémentaires de folkloriste si je ne venais — non pas vous donner une description du carnaval binchois que vous connaissez tout aussi bien que moi — mais apporter ma très modeste contribution à l'étude des origines du Gille, question qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, mais qui n'est pas encore résolue d'une façon définitive.

On sait que plusieurs thèses sont en présence. Selon les uns les plus fervents, les plus « binchois », il faudrait faire remonter cette origine aux fêtes somptueuses qui furent données à Binche, en août 1549, par la Reine Marie de Hongrie, sœur de Charles-Quint et gouvernante des Pays-Bas espa­gnols, à l'occasion de la « Joyeuse Entrée » du prince Philippe, fils de notre monarque à cette époque et qui était présenté aux Pays-Bas comme futur roi.

Cette thèse n'a, en sa faveur, qu'une vague tradition, non sans valeur bien entendu, et d'après laquelle, au nombre des festivités organisées à Binche en août 1549, il y aurait eu un cortège, une sorte d'exhibition d'hommes représentant censément, en costumes d'apparat, des Incas, nouveaux sujets de Charles-Quint dans les Amériques découvertes cinquante ans plus tôt. Les Incas constituaient, à la fin du XV* siècle, un royaume important où s'était développée une curieuse civilisation.

Voilà, en raccourci, l'origine qui est défendue, je crois, par les Binchois eux-mêmes.

A ma connaissance, cette prétention n'est étayée par aucun document historique. On a produit, à l'appui de cette thèse, la traduction d'une descrip­tion, faite en italien, des fêtes du mois d'août 1549, dans laquelle on lit : « On vit arriver aussi des pèlerins faisant de la musique devant les dames, des enfants et des hommes en sauvages, d'autres sous forme de serpents cra­chant du feu, enfin une foule de farces amusantes et jolies, de sorte que la lice ne resta jamais vide ».

Les Binchois allèguent que ces hommes déguisés en sauvages parais­sent être les ancêtres de leurs gilles. Comme argumentation c'est peu de chose. Nous verrons tantôt si personne ne dit mieux.

Les partisans de l'autre thèse — ce sont surtout les historiens qui exigent des documents authentiques — prétendent qu'il s'agit d'une coutume relevant à proprement parler du carnaval romain et qui se serait implantée à Binche, progressivement, au cours du XIX' siècle, après la constitution du Royaume de Belgique. Le lion qui parsème le costume des Gilles serait le lion belge, consacré comme emblème national en 1830.                                           

Comme le Carnaval est fêté dans de nombreuses villes et villages de Belgique et de l'Etranger, et que notre lion est national, on pourrait peut-être embarrasser les tenants de cette seconde thèse en leur demandant pourquoi, dès lors, il y a des gilles seulement à Binche ? Et les traditionnalistes binchois marqueraient un point.

(p.38) Mais il importe ici d'examiner si cette coutume qui aurait pris naissance à Binche en 1549 — si on adopte la première thèse — s'est implantée immé­diatement et a été répétée chaque année régulièrement, sans éclipse de longue durée, comme c'est le cas pour d'autres manifestations folkloriques : Doudou, Caudia, etc...

A la vérité, il faut bien reconnaître que la situation politique, militaire et surtout économique de la Ville de Binche, à partir de 1554 et jusqu'à la fin du XVIII= siècle, a toujours été des plus précaire, sauf quelques rares éclair-cies ; et cette situation a dû avoir une très grande importance pour l'objet qui nous occupe.

Dès 1554, après le siège et la prise de la Ville, après l'incendie et le pillage par les troupes de Henri I!, roi de France, ce fut, et pour longtemps, la ruine à Binche ; la ville fut désertée ; en tous cas, il y eut exode des industries de luxe, notamment de la dentelle, qui s'étaient installées là uniquement en raison de la présence de la Cour. — Ensuite ce furent les troubles et les guerres religieuses pendant toute la deuxième moitié du XVI' siècle. Au début du XVII° siècle vinrent quelques années de répit lorsque, en 1606, Albert et Isabelle firent réparer le château de Mariemont et y vinrent faire quelques séjours en bonne saison, et à l'époque de la chasse, leur personnel étant logé à Binche. — Puis, dans la seconde moitié du XVII" siècle, ce furent les inter­minables guerres de Louis XIV ravagant tout le Hainaut ; Binche change de maître plusieurs fois, après des sièges et des pillages. On n'ose plus y rien entreprendre ; en 1714, on change les acteurs et on recommence. Les Espagnols s'en vont, bon débarras, mais sont remplacés par les Autrichiens : plus cela change et plus c'est la même chose. Traité de la Barrière : garnisons, charges écrasantes ; nous connaissons tout cela ! Il y eut bien quelques années de tranquilité et de prospérité au temps de la reine-impératrice Marie-Thérèse et de son gouverneur le grand duc Charles de Lorraine, qui fit de Mariemont un palais royal. Mais c'était déjà fini en 1788 grâce à Joseph II et l'époque troublée ne prit fin qu'en 1831, après la proclamation de notre indépendance.

Allez donc faire le gille dans une pareille margaille, et surtout, y élever des générations de gilles ! Cela nous parait impossible. S'il y eut des gilles à Binche entre 1450 et 1830, se ne put être que d'une façon intermittente, par exemple vers 1606 et vers 1750-1775. Nous avons vécu, en deux fois, neuf années de guerre ; pendant ces neuf années, avons-nous vu des gilles à Binche ?

Toutefois, on me signale qu'un rapport de police du 11 février 1795 mentionne le gille. Je n'ai pas vu ce rapport, mais, de toute façon, c'est une exception qui confirme ma thèse ; car le fait qu'on produit un seul document pour une période de 250 ans ne peut permettre d'autre conclusion ; réserve faite de la découverte d'autres documents, ce qui est peu probable en raison des recherches qui ont été faites jusqu'ici.

 

Il est temps maintenant que je verse au débat quelques petites particularités ; je les grouperai en trois points :

1° Le nom de « Gilles » : II est certain que ce nom était déjà utilisé avant le milieu du XVII' siècle, époque où il commence à désigner un acteur niais et poltron, rival, malheureux, interprète subalterne dans la comédie bouf­fonne. « Faire le gille » cela voulait dire, selon toute vraisemblance, faire le sot, le fou.

Mais il paraîtrait que c'est en Espagne qu'il faut trouver la bonne inter­prétation du mot « Gille » qui, dès le XVIe siècle, donc en 1549, était l'ap­pellation générique donnée aux jeunes paysans qui, au début de l'automne, allaient par le village, offrant oranges, figues, noix nouvelles et galettes de la dernière récolte, comme le faisait encore, le mardi-gras, il y a quelques lustres, le gille binchois. Bref, il y aurait beaucoup d'espagnol dans ce nom comme il y eut beaucoup d'Espagnols à Binche en 1549 ; et c'est encore un bon point à marquer pour les traditionalistes.

 

(p.39) 2° Le Costume du Gille : Ici, il semble y avoir accord unanime pour dire que le costume du Gille est un complexe constitué progressivement au cours des âges. En effet, chacun comprendra que, s'il y avait, aux fêtes de Binche en 1549, des figurants soi-disant sauvages représentant des Incas, ancêtres du Gilles, ils ne pouvaient pas être costumés comme nos Gilles du XX" siècle.

Les sauvages de 1549 ne pouvaient être vêtus — en mettant les choses au mieux — qu'ainsi que l'étaient les Incas authentiques que les Conqui­stadores, Pizarro et ses compagnons, avaient fait prisonniers lors de la conquête du Pérou. Comme certains de ces prisonniers furent ramenés en Europe, il ne fut pas difficile d'imiter leur costume.

Ce costume a donc dû évoluer fortement et on s'en aperçoit facilement si on l'examine pièce par pièce. Les sabots étaient la chaussure du peuple au XVIe siècle ; on a enjolivé ceux du Gille en les rehaussant d'appliques de dentelles appelées « Renoms ».

Les pantalons — anciennes braies gauloises — ne sont pas impossibles au XVIe siècle, mais plutôt rares ; ils ne reviendront en usage courant qu'à la fin du XVIIIe  siècle. Les lions noirs et rouges qui ornent les panta­lons et la veste du gille sont évidemment des lions héraldiques, mais pas le lion belge de 1830 ; nous pensons qu'ils viennent plutôt des armoiries adoptées par les comtes de Hainaut, de la Maison d'Avesnes, dès le XIIIe  siècle : écu écartelé aux lions de sable, placés 1 et 4, aux lions de gueule placés 2 et 3.

Les deux bosses, devant et derrière, nous paraissent imitées du polichi­nelle, personnage bouffon des farces napolitaines. Quant aux grelots et apertintaille, que certains traduisent « porte-en-taille », ne sont-ils pas les accessoires obligés du fou de cour au Moyen-âge, ainsi que la marotte que le gille a transformée en un ramon ? Le masque est connu depuis le théâtre grec antique et on l'a retrouvé dans toutes les opérations magiques accom­plies par les sorciers chez toutes les peuplades primitives des deux hémis­phères. Il fut d'ailleurs rajeuni et consacré par le Carnaval  de Venise. Tout cela existait déjà et aurait donc pu être utilisé dès le milieu du XVIe siècle. Mais pour le surplus de l'accoutrement de notre Gille, il y a mieux : et c'est ici que j'ai à verser au débat une note personnelle : Voici : il y a une quarantaine d'années  — alors que je commençais à m'inté­resser à notre folklore régional et à ses origines, — il  m'est tombé, par hasard, sous les yeux, un numéro d'une revue illustrée de l'Amérique latine, écrite en Espagnol ;  cette revue s'intitulait :  « El  Mundo ». Un  article qui attira mon attention — je lisais l'espagnol assez couramment — traitait des mœurs et des coutumes des Péruviens et une illustration montrait quelques indigènes vêtus à peu près comme des sorciers chez les peuplades du Congo, sauf qu'ils étaient couverts de vêtements des pieds à la tête. Ces personnages exécutaient une espèce de danse rituélique devant un groupe de spectateurs formé en cercle autour d'eux.

Ce qui est intéressant dans cette illustration, c'est le costume des danseurs dont j'ai gardé une image fidèle, parce qu'elle m'a frappé. Voici sommairement, en allant de bas en haut : jusqu'à la poitrine, rien de parti­culier : sorte d'escarpins et longs pantalons, blouse flottante. Mais autour du cou et sur les épaules, une ample pèlerine en étoffe très ajourée, ressem­blant fortement à de la dentelle. Un masque cachant complètement le visage et, sur la tête, une espèce de tube rond, de même hauteur que la figure, approximativement, épousant la forme du crâne et s'y adaptant et, attachées extérieurement, tout autour de ce tube, des plumes de condor formant un chapeau de gille tel que nous le voyions il y a une cinquantaine d'années, c'est-à-dire moins haut et moins touffu que ceux que nous admirons aujour­d'hui en général. Il parait qu'au siècle dernier, il n'y avait pas un Péruvien qui n'eut au moins deux plumes de condor à son chapeau.

(p.40)

Pour un Wallon du canton de Binche, cette illustration était vraiment frappante. A tel point que je me suis écrié : « Voilà l'ancêtre de nos Gilles ». Bien entendu aux sabots, aux bosses et aux lions près. — Et je marque encore un point — un fameux point — à l'actif des traditionnalistes !

Bref  il semble qu'on puisse dire que les Gilles de Binche sont nés en principe, en effigie, lors des fêtes de 1549, mais qu'ils ne reparurent régulière­ment qu'après 1830, pour s'incorporer aux festivités du carnaval. Sur cette synthèse, chacun pourra greffer tous les détails à sa connaissance.

 

   La Musique :

 

Il me resterait à vous parler des « airs » de gille. Que pour­rais-je en dire ? A ma connaissance, l'exégèse de cette musique n'a pas encore été expliquée correctement. Peut-être, comme le Doudou de Mons, est-elle  une  adaptation  des  chansons  de  marche  ou  des  pas-redoublés militaires des « Bandes wallonnes » régiments des XVIe  au XVIIIe siècles composés exclusivement de Wallons ?

Cette musique est comme la Ville de Binche : I n'd-a fok yeùne au monde ! Elle est d'ailleurs « indansable » pour tout Belge ou étranger en dehors de Binche même.

Les airs de gilles joués dans les communes voisines sont souvent dé­formés et orchestrés de façon plus ou moins fantaisiste. Il n'est pas éton­nant dès lors que le rythme et le pas de leurs gilles ne soient pas com­parables à ceux des gilles de Binche même. Une comparaison objective ne laisse aucun doute ; et comme les Binchois se gardent de faire de leurs gilles un article d'exportation, il en résulte que, pour voir de vrais gilles, il faut aller a Binche.

 

Alphonse PARENT

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